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Reflets d’Arménie manuscrits et art religieux / Reflections of Armenia manuscripts and religious art

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Sous le très beau titre d’« Arménie mon amie », au cours de l’année 2007, année de l’Arménie en France, de nombreux événe­ments ont fait connaître, à Paris et dans plusieurs villes, la richesse de la culture et de la civilisation arméniennes.
Musée phare du pays de la baie du Mont-Saint-Michel, le Scriptorial d’Avranches organise, depuis son ouverture en août 2006, des expositions temporaires, le plus souvent ouvertes au dia­logue et aux échanges in­ter­cul­tu­rels autour de ses thèmes de prédilection : l’écrit, la cal­li­gra­phie, l’es­thé­tique du livre, l’art sacré.
Fruit de rencontres heureuses et inattendues, voici « Reflets d’Arménie : manuscrits et art religieux ». Avec une cinquantaine de pièces, l’exposition paraît bien modeste au regard de l’im­mense patrimoine artistique arménien dispersé dans plusieurs pays du monde. Mais, elle souhaite d’abord mettre en lumière, grâce au travail scientifique d’Edda Vardanyan, commissaire de l’exposition, les collections d’art sacré du Musée arménien de France (Paris), témoins émou­vants de l’attachement de la diaspora arménienne en France à sa culture. Ces pièces, objets et orfèvrerie religieuse, manuscrits sur parchemin et papier, fragments, phylactères et lettres pastorales, ainsi que de nombreux autres trésors du Musée font partie de la fondation Nourhan Fringhian, placée sous la responsabilité de Frédéric Fringhian.
Le livre manuscrit occupe une place prépondérante dans l’exposition. La Bibliothèque na­tio­nale de France lui apporte son concours précieux : le prêt de 8 manuscrits provenant de son fonds de manuscrits arméniens permet de refléter la variété des Évangiles et des livres li­tur­giques, la diversité des écoles et des styles d’enluminure. Et c’est Annie Vernay-Nouri, conservateur en chef au service Orient du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, qui en assure la présentation.
Les reflets s’apparentent à des jeux, et parfois à des combats d’ombres et de lumières. Ainsi, à côté des manuscrits survivants de la bibliothèque médiévale, le Scriptorial présente quelques trop rares pièces d’orfèvrerie provenant de l’abbaye du Mont-Saint-Michel qui ont échappé à la fonte révolutionnaire. Comment alors ne pas évoquer les jours sombres du monastère, « le crapaud dans le reliquaire », décrié avec colère par Victor Hugo ? Le patriarche des Arméniens à Constantinople, Avendik, enlevé odieusement à Chio sur ordre de Louis XIV, « le Roi Soleil », pour avoir contrecarré sa politique orientale, a été incarcéré pendant 3 ans, de 1706 à 1709, au Mont-Saint-Michel, la Bastille des mers. Il y était enfermé dans la Tour Perrine, privé de plume, d’encre et de papier, un crime envers le prélat d’un peuple si attaché à l’écrit.
L’alphabet, l’écriture, la religion et l’Église forgent de façon spécifique l’identité arménienne.
Mais, tentons d’établir des parallèles en nous appuyant sur les propos du professeur Jean-Pierre Mahé, spécialiste de l’Arménie. Les Arméniens appellent le christianisme louïs havat, c’est-à-dire « foi lumineuse ». Aujourd’hui, la statue dorée de l’archange saint Michel, archange de Lumière, domine le Mont. Grégoire, le saint le plus célébré en Arménie pour l’avoir conver­tie au christianisme, porte le nom d’Illuminateur. Il a vaincu les serpents tandis que l’archange saint Michel a terrassé le dragon. Les artistes arméniens ont une forte attirance pour les symboles.
À l’époque romane, les moines artistes du Mont-Saint-Michel, vers le milieu du xie siècle, ont peuplé les lettrines qui décorent les manuscrits enluminés d’aigles, de lions, de dragons, d’animaux réels ou fantastiques bien souvent considérés comme symboles de la lutte universelle du bien et du mal. L’esthétique du livre sacré, élaboré dans les scriptoria des monastères des hautes montagnes d’Arménie, dans les ferventes communautés de la diaspora arménienne, ou par les bénédictins sur le mont Tombe (le nom ancien du Mont) présente de nombreux points de convergence : discrétion, respect de l’Écriture, compositions où prédomine le décor graphique…
Enfin, la plupart des œuvres arméniennes portent les marques de leur commanditaire, voire de leur donateur. Les colophons des manuscrits arméniens, véritables « mémoriaux » recèlent non seulement leur histoire, mais ils nous renseignent aussi sur les conditions de leur trans­mis­sion, voire de leur survie. Préoccupés par la survivance de leur Memoria, les moines du Mont- Saint-Michel n’ont cessé, eux aussi avec la même ferveur, de transcrire sur parchemin jusqu’à la fin du Moyen Âge leurs récits de fondation.

Jean-Luc Leservoisier
Conservateur du Fonds Ancien
Service des musées et du patrimoine, Avranches

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